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Relecture

J’aborde à présent une phase de recul sur l’analyse que j’ai menée, afin de vérifier si mon hypothèse exploratoire est fructueuse. Par la suite, je vais en extraire des notions et des pistes de réflexion. L’objectif est de m’approcher au plus près d’une définition de ce que peut être une conception « écho-responsable ».
Dans la première colonne du tableau, j’ai répertorié les objets « neutres ». Je les ai ainsi nommés car le concepteur n’a pas voulu intervenir sur l’usage par la contrainte ou la prise de conscience. J’ai délibérément sélectionné des objets « déresponsabilisés » qui peuvent être perçus comme étant la conséquence d’une pratique « irresponsable » due à leur concepteur. Peut-on en déduire qu’une « déprise » totale du designer sur l’usager est une fuite du concepteur face à ses responsabilités en tant que créateur d’usage durable?
Dans la seconde colonne, se trouvent les objets « responsabilisés ». Nous pouvons distinguer dans les cas présentés, trois sous-ensembles :
Le premier tend vers des objets contrôlés et contraints voire déshumanisants, comme l’illustrent l’ascenseur « Weight-wait », le lavabo Aquaplan et les voitures OLEV, qui peuvent sembler réducteurs pour notre champ d’action et notre liberté à venir.
Le deuxième nous libère du poids de la responsabilité et nous simplifie le quotidien, comme le montrent la poubelle « T ri3 », le packaging-barbecue et l’appareil photo HP . Toutefois, ils ne sollicitent plus notre libre arbitre et peuvent s’avérer néfastes pour notre liberté individuelle ou encore pour le contrôle de notre choix de vie future.

La dernière famille n’est représentée que par le cas de la « Montre verte». C’est un condensé des deux premiers sous-ensembles. L’objet est contraint (un capteur dans un bracelet), nous sommes passifs dans son usage (on le porte), mais c’est le choix de le possé er et de participer à une expérience collective qui en fait un objet « responsabilisé » qui tend vers un usage « responsabilisant ». Cette « emprise » du concepteur sur l’usager doit donc être pratiquée avec prudence par le designer dans les cas où l’usage peut s’avérer être bénéfique sans avoir à encadrer l’usager.
C’est dans la troisième colonne des objets « responsabilisants » que nous pouvons distinguer la plus grande richesse dans la diversité des « mécanismes » employés.
Ils sont au nombre de cinq :

Les objets ludiques
Avec les cas de la poubelle sonore et de l’appareil médical « G luco-boy », qui détournent notre attention de la pénibilité d’un effort responsable, pour y substituer la contrainte par le jeu. Toutefois, la prise de conscience reste inexistante ; doit-on aller jusqu’à récompenser chaque bon comportement pour modifier nos mauvaises habitudes ?

Les objets de peur et de crainte
Tout comme l’illustrent le projet « Pauvre poisson rouge » et la campagne d’information anti-tabac, ces objets de « peur » on déjà fait la preuve de leur efficacité de persuasion sur nos esprits à travers certaines campagnes de sécurité routière ou de lutte contre le sida. Cette méthode est cependant controversée car elle peut laisser des traumatismes. Elle est empreinte d’une mauvaise réputation. Malgré tout, cela peut parfois être nécessaire et constructif. La crainte du réchauffement climatique et notre incertitude quant à notre avenir sont bien à l’origine de nombreux changements dans nos modes vie. En effet, nous sommes encore loin du
rétablissement d’un équilibre écologique. Le philosophe allemand Hans Jonas, dans Le principe responsabilité, dit : « La théorie de l’éthique ellemême a déjà besoin de la représentation du mal, tout autant que de la représentation du bien et ensuite plus encore, lorsque ce dernier est devenu flou à nos yeux et qu’il a besoin d’être d’abord précisé par la menace anticipée du mal d’un type nouveau105. »

Les objets de lisibilité
Ils offrent une représentation des flux d’informations immatériels. L’information peut être réduite à un signalement discret d’une activité de flux comme dans le cas de l’interrupteur « Nootan ». Elle peut rendre lisible une quantité, un volume consommé, comme le fait le bocal transparent du lavabo « Poor little fish ». Ces objets permettent surtout de prendre du recul par rapport à une grande quantité d’informations ainsi que sur les interactions humaines sur leur environnement proche, comme l’illustre le service

« Peuplade ».
Les objets affectifs

Ils sont représentés à travers le poisson rouge, qui suscite la compassion de l’utilisateur qui s’inquiète pour sa survie. L’intégration du « vivant » dans notre environnement avec l’évolution de la robotique et des biotechnologies nous fera-t-elle un jour culpabiliser ou réfléchir sur nos usages avec ces objets « vivants » ?

Les objets d’expériences collectives
Ils permettent un « confort de l’esprit », une satisfaction personnelle, à partager un bien ou un service qui contribue à une action humaine bénéfique pour soi-même et pour autrui. L’auto-partage et « P euplade » en sont l’illustration.

Dans la dernière colonne des écosystèmes « responsabilisants », nous retrouvons les principes des objets ludiques, des objets lisibles et des objets d’expérience collective. Il en est de même pour les trois autres typologies d’objets qui viennent les compléter :

Les objets de repère systémique
Ils permettent à l’utilisateur de comprendre comment ses actions personnelles influent sur son environnement. L’objet peut informer sur l’endroit où l’utilisateur intervient dans un écosystème ou encore comparer sa consommation énergétique avec celle de ses voisins comme l’illustre le projet « Watt-time ». Il offre aussi une vision accrue sur d’autres acteurs pour des collaborations potentielles (voir le covoiturage dynamique et Peuplade). Ces objets de repère systémique peuvent être perçus comme le « vous êtes ici », représenté sur certaines cartes afin d’offrir un point de repère et de départ à une exploration en « terra incognita ». Ils peuvent
ainsi mettre en évidence des interactions fructueuses ou encore révéler des « effets papillons » obtenus par l’accumulation de petits gestes d’utilisateurs, tel que le projet « Nuage vert ».


Les objets de défi

Proches des objets ludiques, ils tentent d’inciter à un dépassement personnel, en installant le doute ou par la simple volonté de tester nos capacités intellectuelles ou physiques par le biais de jeux comme « Fold-it » ou par d’autres dispositifs comme le « Nuage vert ».

Les objets de plaisir altruiste
Proches de la famille des objets d’expérience collective, ils font appel au plaisir de partager un savoir, de donner de son temps, tout simplement de rendre service. Les AMAP pourraient y figurer, mais l’investissement des acteurs est intéressé, ils fonctionnent sur un principe d’échange « gagnant-gagnant ». Wikipédia est lui, plus représentatif, il ne fait appel qu’à la volonté de collaborer sur l’évolution du contenu et le plaisir de ses utilisateurs. Son financement est d’ailleurs basé uniquement sur le principe de dons.

Donner « prise » semble être la pratique la plus responsable pour le designer, car elle propose les clés aux utilisateurs afin qu’ils puissent eux-mêmes devenir des acteurs responsables. Les notions de responsabilité et de liberté sont d’ailleurs indissociables, l’une ne peut exister sans l’autre. Il reste tout de même à définir pour chaque objet, quel est le juste niveau de « prise » d’information et d’accès que le designer doit offrir à l’utilisateur, afin qu’il reste encore accessible à tous (design for all106) malgré leur évolution, qui pourrait rendre leur usage encore plus complexe.
Le caractère génératif de la méthode de classification et d’observation mise en oeuvre est validé par cette dernière phase de synthèse.
A la suite de ma première hypothèse de classification (cf. tableau), j’ai pris conscience au cours de l’analyse que cette segmentation était en réalité plus subtile et nuancée. En effet, la complexité de certains des cas ne permet pas de les classifier de manière catégorique. Un même objet peut convoquer différentes formes de responsabilité. Le cas du lavabo « Aquaplan » en est l’illustration. Au départ, l’objet conçu est responsabilisé : il amène une pratique responsable de la gestion de l’eau. Par la suite, une fois ce bon comportement intégré, l’utilisateur désormais sensibilisé reproduira cette bonne conduite sur un lavabo lambda.
Donc, le lavabo « Aquaplan » devient dans un second temps objet responsabilisant.
Cette tentative de classification, au premier abord légèrement rigide, m’a néanmoins permis de dégager des problématiques et de nombreux enjeux :
Premièrement, elle permet de révéler des contrastes sur la liberté d’usage que peut nous offrir un objet au sein d’une même typologie ou domaine. Elle soulève ainsi des questions chez les utilisateurs, comme chez le concepteur, sur le degré de responsabilité qu’ils souhaitent assumer ou délaisser. Cela invite chacun d’entre nous à se positionner : un monde constitué d’objets responsabilisés ou
responsabilisants offre-t-il davantage de liberté qu’un monde constitué d’objets dépourvus de toute responsabilité ?
Deuxièmement, ce mémoire met en avant la difficulté, croissante et à venir, de concilier liberté et durabilité selon les domaines. D’autre part, si nous comparons le cas des véhicules OLEV et du covoiturage dynamique, cela démontre qu’il est possible d’imaginer des solutions qui offrent plus de liberté que d’autres.
Troisièmement, la classification démontre le caractère non linéaire des réponses aux problèmes d’une convergence liberté durabilité. En effet, selon les domaines, et contrairement à mon idée préétablie, les écosystèmes responsabilisants ne
sont pas toujours la solution à privilégier. Nous avons pu voir à travers les différents cas, que ce principe semble plus efficace dans les responsabilités sociales (mobilité, distribution, applications, réseaux) que dans les responsabilités environnementales (déchets, eau, électricité). Aussi, les objets responsabilisés peuvent être bénéfiques dans certains cas afin de nous décharger d’un poids, pour
mieux nous concentrer sur d’autres responsabilités plus importantes. C’est le cas de la poubelle « Tri3 » où la question du tri sélectif est induite ; cela est plus problématique avec les appareils photographiques Sony et HP , qui nous éloignent de l’intérêt fondamental de la photographie : développer une pratique expressive. Une poubelle « responsabilisée » a donc moins de conséquences sur notre liberté qu’un appareil photo « responsabilisé ».
La limite de ma démarche réside dans le fait qu’elle soit légèrement, mais volontairement, déconnectée des interactions entres les décideurs dans la conception et la concrétisation d’un projet. En effet, il est difficile d’identifier quelle est la part de choix et de non-choix que le designer fait dans le développement d’un objet face à un client et à une pression financière. Ce n’était pas le cas dans le projet « Maison radiante » par lequel j’ai introduit ce mémoire. Nous sommes là dans un autre pan des questions éthiques qui ont déjà été traitées dans de nombreux ouvrages.
Pour ma part, cette démarche a été une triple révélation qui m’accompagnera désormais au quotidien dans ma pratique du design. Tout d’abord, j’ai pris conscience du véritable potentiel de cette démarche exploratoire dans le soulèvement de problématiques.
Cet outil devient ainsi un atout majeur pour la créativité et complémentaire au dessin. J’ai développé un regard critique et renouvelé sur les objets. En tant que designer, je suis soucieux de créer des objets non pas simplement beaux, mais justes et bons pour l’Homme. Mon exigence en tant qu’utilisateurconsommateur a également évolué vers des systèmes où la confiance et le plaisir
d’user à bon escient les objets sont valorisés.
Enfin, je souhaiterais approfondir cette démarche par la pratique, afin d’en faire une véritable stratégie au service de l’Homme.
J’envisage donc ce mémoire comme un outil d’aide à la décision pour une juste implication, en termes de responsabilité, dans la conception de mes futurs projets.

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