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De l’imaginaire au questionnement

En 2007, pour la première fois, j’ai l’opportunité de travailler sur un projet personnel. Il m’a offert la possibilité de répondre à certaines questions qui me préoccupent dans ma pratique du design ; Un instant-clé, 8 ans après la découverte de cette curieuse et riche discipline qu’est la création appliquée. Ce projet fut pour moi l’occasion de comprendre en quoi mes précédentes réalisations, aujourd’hui pour la plupart restées à l’état de simples études, ont un sens, un langage qui est le mien. L’enjeu étant par la suite d’explorer ces caractéristiques qui seront assurément le début d’une longue quête personnelle.

Confort de l’esprit

Ce projet, intitulé la « Maison radiante », est une architecture critique qui cristallise une réflexion sur des enjeux éthiques et écologiques qui me tiennent à coeur ainsi qu’une recherche de nouveaux modes de vie orientés vers un « confort de l’esprit ». Cette notion de confort, qui m’est personnelle, est donc celle d’un axe de recherche qui a guidé une grande partie de mon travail. Je vais donc tenter à présent d’expliquer clairement ce concept. La définition de confort est « une notion qui décrit un certain bien-être matériel », et donc, considéré comme un confort physique, sécuritaire, voire économique et tourné vers les objets. Ici, la définition de « confort de l’esprit » serait un bien-être qui ne serait pas lié au matériel, un
confort psychologique, issu de la responsabilité de ses actes. Le designer pourrait donc produire des objets, des espaces ou des services qui peuvent offrir soit un confort du corps, soit un confort de l’esprit. En effet, au-delà des aspects techniques, les designers traitent des questions d’usage, mais aussi des questions d’image. L’intervention du créateur peut donc influencer ces deux variables selon une interaction directe ou indirecte sur le comportement des personnes. L’analyse de ce projet d’architecture critique et utopique, nous permettra de mieux percevoir les enjeux et les problématiques d’une telle pratique du design. En effet, dans le contexte actuel, nos modes de vie et notre confort doivent être repensés.

Maison Radiante


La « Maison radiante» est une proposition de logement collectif qui nous donne à réfléchir sur notre définition du confort, dans la perspective future de l’évolution des contraintes liées à l’environnement. Ainsi, en repoussant aux extrêmes les frontières entre l’espace intime et l’espace public, ce logement offre un paysage propice à partager les objets, à mutualiser les ressources. L’idée est que les contraintes liées à notre impact écologique soient amoindries lorsque l’on mutualise nos biens et qu’elles puissent même devenir bénéfiques pour notre qualité de vie par des expériences partagées et de l’entraide.

L’organisation de cette architecture est radiante. En périphérie, une série de maisons mobiles est disposée telles des branches qui convergent vers un espace commun et rayonnent sur l’espace extérieur. Ces habitats, espaces de vie privée, offrent une double ouverture sur l’extérieur : d’une part sur l’environnement qui entoure cette architecture, mais aussi sur l’espace public au centre de la structure. Le parti-pris de cette organisation est le choix d’un renversement et de l’éclatement de l’organisation des logements collectifs actuels. En effet, notre organisation du confort est centrée sur notre espace privé, qui cherche de plus en plus à nous protéger et à nous isoler de l’espace public par cette épaisse seconde peau qu’est notre habitat.

Cette nouvelle organisation a pour but de nous ouvrir sur l’extérieur, sur d’autres formes de confort moins égocentriques et moins gourmandes en matière d’énergie pour notre environnement. Cette maison offre un espace d’intimité et de confort matériel minimum, proche de celui d’une chambre d’hôtel. La mobilité de ces maisons offre une liberté qui permet de les greffer à d’autres architectures radiantes. L’espace central est, lui, commun et offre une grande superficie que nul n’aurait pu financièrement acquérir seul. Ce paysage partagé est une petite vallée qui propose une perspective sur une stratification de plusieurs sous-espaces à s’approprier afin de partager des biens et des savoirs. Au coeur de cet espace vierge, une large place, telle une agora, permet des échanges et des activités collectives de grande ampleur. Ce lieu n’est pas seulement voué au partage, il génère également un « confort de l’esprit» qui valorise la participation. Il crée ainsi des bénéfices mutuels et peut susciter pour certains l’envie de donner de son temps et de créer des liens sociaux. La structure est recouverte d’une grande verrière transparente et photovoltaïque. De ce fait, le foyer de l’architecture est mis en lumière et reste ouvert en permanence sur l’extérieur.

Il faut préciser que ce concept architectural a été pour moi un véritable support de réflexion sur la responsabilité des créateurs (architectes, designers…) sur nos modes de vie actuels et à venir. N’étant pas architecte et ne maîtrisant pas les connaissances suffisantes en psychologie de l’environnement ou encore en sociologie de l’habitat, il serait prétentieux de prétendre qu’une telle architecture représente l’habitat parfait. Aussi, on pourra être tenté de voir dans cette proposition, un ghetto privé, isolé du reste du monde comme les « gated communities 1 », déjà présentes en France comme aux états-Unis. Ces espaces privés sont largement critiqués. En effet, ils sont le plus souvent habités par une population issue

de classes sociales aisées, désireuse de vivre dans un paysage sécuritaire au voisinage choisi. Ainsi, ils contribuent à la sectorisation sociale déjà présente entre la banlieue et le centre ville, de plus ils détruisent l’espace de liberté public. Cette architecture autoritaire peut donc inquiéter car elle est proche de l’organisation spatiale des prisons de haute sécurité américaines où les fenêtres des miradors rayonnent et dominent les cellules en béton. A contrario, elle peut être perçue comme un jardin couvert, un parc de loisirs ou même comme un de ces hôtels palaces de Dubaï, fruits de l’excentricité d’un architecte occidental.

C’est donc dans cette ambiguïté entre idéal et effroyable que le projet prend tout son sens.

Bénéfices du projet

Dans cette volonté de proposer et de réfléchir à un cadre de vie idéal, j’ai pris conscience, pour la première fois, qu’un projet de design utopique pouvait devenir un réel outil de débat et d’anticipation pour améliorer le possible des hommes. Ainsi, pouvait-il dans un même temps être une source de réflexion créatrice pour des projets plus réalistes. La « Maison radiante » soulève donc au premier abord un certain nombre de questions.

Tout d’abord, au niveau du rôle du créateur : est-il plus bénéfique aujourd’hui pour l’Homme de proposer des projets de recherche critiques ou de produire de véritables objets ? Avons-nous autant besoin de nouveaux produits, que de nouveaux scénarii de vie ou de nouvelles manières d’appréhender l’avenir ? Le designer Fabio Sergio, a dit à ce propos : « Le design ne va peut être pas concevoir le monde, mais il peut contribuer à le changer 2 ». Le design a donc bien un rôle critique à faire valoir, comme l’illustre le projet de dent connectée d’Auger et Loizeau. Ils avaient imaginé l’implantation d’une puce audio dans une dent afin d’intégrer la communication téléphonique à notre corps. Un simple visuel critique leur a valu le prix de la meilleure invention de l’année en 2002, par le Time Magazine.

Ensuite, en ce qui concerne le choix d’une architecture collective comme solution à nos problèmes de consommation hyper-individualiste, nous pouvons nous demander quelle part de liberté, d’intimité et de confort doit-on préserver pour vivre de manière durable et équitable ? La critique du designer ne s’arrête pas aux limites des technologies, mais elle doit aussi interroger les limites de nos modes de vie. La question sur laquelle nous allons véritablement nous pencher sera liée à une double responsabilité contemporaine du créateur : celle d’une conception éco-responsable et celle de son appréhension « écho-responsable ». Ce concept
peut être défini par la capacité d’un produit, de par sa forme et son image, à influer sur son bon usage ; une utilisation raisonnée, économe en énergie et donc écoresponsable.
Pour rappel, être éco-responsable consiste à appliquer des savoirs, un état de conscience et une imputabilité de ses décisions face à une responsabilité environnementale. Ceci implique indirectement, une responsabilité envers les personnes qui partagent ce même environnement.

Dans le cas de la « Maison radiante », il s’agissait bien de stimuler les échanges entre personnes en les incitant à devenir éco-responsables. Le coeur de ma réflexion sera donc de savoir:
Quelle part de responsabilité le designer doit-il assumer dans la répercussion des produits qu’il conçoit sur les usages ou les comportements des personnes ? Doit-il accepter cette responsabilité ou la délaisser ? Peut-il réellement influer positivement sur les hommes et par quels moyens ? Est-ce de son ressort ?

Nous nous concentrerons donc uniquement sur l’interaction directe du designer avec l’utilisateur et non sur son interaction avec son milieu professionnel (marketing, ingénieurs, clients…).

Bien entendu, le designer n’est pas le seul décideur dans le processus de création d’un objet. Il est lui-même influencé par ses collaborateurs et doit concilier ses exigences avec celles de ses clients. Il ne porte donc pas à lui seul la responsabilité morale d’une création. De même, en ce qui concerne la responsabilité juridique, elle appartient la plupart du temps à l’entreprise bénéficiaire du projet. Mais en ce qui nous concerne, c’est l’image et l’usage pensé par le designer qui nous intéressent en termes de responsabilité car elles ont l’avantage d’être le domaine où le designer est le plus souvent maître de ses propositions.

Le développement durable : un nouveau sens pour le design ?

Il y a un peu plus de 250 ans, la révolution industrielle a profondément changé notre environnement, nos modes de production et nos rythmes de vie. Il y a à peu près 50 ans, la révolution informatique a démultiplié la puissance de nos machines et augmenté la vitesse de développement de nos sociétés industrielles et nos modes de consommation sans se préoccuper de ces impacts sur notre environnement et notre avenir. Aujourd’hui, nous sommes en train de vivre une nouvelle révolution. Elle n’est pas seulement technologique et sociale, elle est surtout naturelle car inévitable, culturelle par son implication mondiale, spirituelle par son ambition, cette révolution est donc assurément humaine…
Grâce à l’outil informatique et à Internet, nous avons désormais les moyens «macroscopiques», d’observer, d’analyser et même d’anticiper notre évolution et celle de notre environnement.

Il est donc évident que notre modèle existant occidental du « rêve américain », basé sur une société de consommation ostentatoire, n’est pas viable à l’échelle de la Terre. Les inégalités et les disproportions sont telles, que 20% de la population vit avec plus de 80% des ressources terrestres. Il nous faudrait aujourd’hui l’équivalent de trois planètes pour survivre ! Avec l’explosion démographique mondiale, nous allons passer de 6 à 9 milliards d’habitants d’ici 2050. De plus, le développement fulgurant de pays comme l’Inde et la Chine ne nous laisse désormais plus le choix. Nous avons aujourd’hui la lourde responsabilité d’avoir tenté le reste du monde avec les travers de notre société égoïste. Il est évident de constater qu’il y a urgence et que notre avenir se jouera dans les 10 années à venir. Malgré nos progrès technologiques, nous n’aurons pas le temps de conquérir trois planètes, ni de trouver de solution miracle à tout ce gâchis de ressources, symbole de notre culture.
Nous devons donc changer radicalement nos modes de vie et revoir notre notion du confort et du bien-être. Mais tout n’est pas noir rassurez-vous. Il a été observé récemment que le niveau de vie (PIB) et que le niveau de satisfaction d’une population ne sont pas liés. Je crois qu’il est encore temps pour nous de sortir de cette ère de consommation passive et malheureuse, pour entrer dans une ère de l’accès, du partage actif, sûrement plus épanouissant.

Echo-responsabilité : une approche sensible du développement durable ?

On distingue aujourd’hui quatre grandes familles de stratégies de développement durable 3, dont une étroitement liée au design. La première est politique, c’est la règlementation. Le plus souvent, elle représente une contrainte financière, comme c’est le cas pour la taxe carbone. La deuxième est pragmatique, c’est l’éco-conception. Cette approche prend en compte les impacts environnementaux dans la conception et le développement du produit et intègre les aspects environnementaux tout au long de son cycle de vie (de la matière première, à la fin de vie en passant par la fabrication, la logistique, la distribution et l’usage). La troisième est managériale, c’est la symbiose industrielle. Elle associe des industries de milieu transversal afin que les flux émis par une industrie soient réutilisés par une autre localement, au sein d’un éco-parc. La quatrième est économique, c’est l’économie de fonctionnalité. Ce concept consiste à faire payer un service pour l’usage d’un bien et non le posséder. Le Véli’b en est la démonstration pour le B to C 4, comme l’est aussi le service de location et d’entretien des pneus par Michelin pour le B to B 5. Mais peut-on y adjoindre une cinquième stratégie, qui elle, serait cognitive : « l’écho-responsabilité » ?

> L’exploration de l’echo-responsabilité à travers 7 domaines

Notes:

1.
« Gated communities » est un terme américain qui désigne des «quartiers dont l’accès est contrôlé, [..] et dans lequel l’espace public (rues, trottoirs, parcs, terrains de
jeu…) est privatisé». L’accès en est permis aux résidents et à leurs invités.

2.
Extrait de la conférence donnée par Fabio Sergio, designer chez Frog Design, lors du Lift 2009

3.
Concepts issus de la conférence « Les enjeux du développement durable : stratégie de dématérialisation et démocratie écologique », donnée par Dominique Bourg, directeur de l’Institut des Politiques Territoriales et de l’Environnement Humain, dans le cadre des Rencontres des Ateliers, le 17 Septembre 2009.

4.
B to C signifie « Business to Consumer ». Il désigne tout type d’activité économique (business) à destination du grand public et du consommateur final (consumer) : le commerce B to C, les services B to C…

5.
B to B signifie « Business to Business ». Cela concerne l’ensemble des activités d’une entreprise visant une clientèle d’entreprises.

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