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Conclusion

Éthique et complexité

Des risques environnementaux, mais surtout sociétaux

Nous avons pu voir à travers ces différents cas, la difficulté de trouver des solutions durables, à la fois au niveau de la conception mais aussi des usages, alors qu’il ne s’agissait là que de simples objets du quotidien. Aussi, nous avons pu voir au fil des études qu’à la question de la préservation de notre environnement, venait s’ajouter celle de la préservation de nos libertés. De plus, il faut prendre
en compte que les sciences et les technologies évoluent et se complexifient. Elles sont en évolution perpétuelle et nécessitent une adaptation permanente des utilisateurs. Ce manque de recul face à ces technologies et à ces outils que sont le téléphone portable ou les réseaux sociaux peut aussi devenir réducteur pour notre liberté à cause des risques d’addiction qui y sont liés. Comment ces
objets peuvent-ils nous prévenir de tels risques ? Quel temps doit-on accorder à ses moyens de communication par rapport à la vie «IRL107 » ? Comment filtrer la masse d’informations provenant des médias sociaux ? Sommes-nous en train de polluer l’infosphère108 lorsque nous émettons des messages sans importance ? Pourrons-nous nous déconnecter quand l’informatique sera ubiquitaire ?

Révéler et donner « prise » pour plus de transparence

Le designer est peut-être avec l’ethnologue, la personne qui entretient les relations les plus étroites avec les techniques et les hommes, dans le processus de compréhension et d’humanisation des usages. Il est alors légitime que le designer pose un regard critique sur les nouvelles technologies. La pollution de nos intérieurs par le formaldéhyde109, les soupçons portés sur les OGM110, la nocivité présumée des ondes de nos téléphones portables et la prolifération des nanotechnologies, poussent chacun à prendre des précautions face à ces nouveaux objets. Il y a une difficulté grandissante à pouvoir mesurer les risques et à user librement des technologies. Faute de pouvoir garantir des objets « sains », le designer ne peut-il pas inventer des passerelles et réduire le fossé entre ceux qui font les choix scientifiques et technologiques (chercheurs, industriels…) et leurs bénéficiaires ? Peut-il au-delà de donner « prise » sur les usages, révéler les possibles, les capacités, ou les choix dont disposent les hommes pour contribuer à l’évolution des technologies ?

La pédagogie, une anticipation à la dérive des usages

Les technologies ne devraient pas être perçues comme une fin, mais comme un moyen. Il est aisé de s’apercevoir que de jour en jour les « machines », aujourd’hui encore de simples automates, peuvent amoindrir nos responsabilités et nos libertés.
Cette perte de responsabilité peut lentement nous éloigner de l’éthique. C’est ce que tentent d’illustrer ces études de cas préalables
Doit-on laisser un immeuble contrôler l’intégralité du système d’allumage et d’extinction des lumières pour nous ? Est-ce humain ? Ne devrions-nous pas avoir individuellement le plaisir et la liberté de le faire nous-mêmes ? Ne regrettera-ton pas un jour toutes ces libertés qui appartiendront désormais aux intelligences artificielles ?
L’évolution des sciences cognitives soulève également de nombreux problèmes éthiques. Les paradigmes changent, nous avons désormais la capacité d’observer le cerveau en fonctionnement, de simuler par ordinateur certaines de ses fonctions cognitives et donc d’étudier notre mode de pensée. Demain, il sera probablement possible d’en modifier le fonctionnement, comme nous le faisons avec l’ADN afin de guérir ou encore d’augmenter les possibilités de l’Homme. Des questions de libertés cognitives viendront alors s’ajouter à celles de nos libertés déjà perdues par le passé. Les attentes d’une convergence entre économie et sciences cognitives sont grandes, car elles pourraient dépasser de loin le marché des publicités ciblées de « Google » dans les décennies à venir. Aujourd’hui, la publicité peut être ciblée selon les informations que l’on laisse sur Internet ou par notre style vestimentaire détecté par la caméra d’un panneau publicitaire. Demain, s’afficheront-elles en temps réel selon notre pensée ? Aussi, l’existence d’une ingénierie « transhumaniste » qui souhaite augmenter l’Homme pourrait bien voir le jour, comme cela s’est produit avec la Nature (Bio & Nanotechnologies) au début du XXIème siècle.

Comment accompagner les hommes dans le développement des technologies sans pour autant entraver leurs libertés? Comment les aider à affronter un monde aux techniques de plus en plus complexes et dépourvues de représentations car désormais le plus souvent immatérielles (l’information), invisibles (à l’échelle atomique) et en mouvement (les flux d’énergie) ?
La question de la représentation est devenue aujourd’hui primordiale dans ce monde complexe. Le designer doit être capable de représenter des usages à travers des objets, des services ou des espaces. Il doit maintenant savoir représenter des flux, cartographier des savoirs, en bâtir les repères et les rendre accessibles à tous.
De plus, l’affordance111 des objets n’est plus aussi évidente que par le passé. Il est désormais techniquement possible d’allumer un éclairage par le simple fait d’ouvrir un livre ou de prendre un crayon. Le designer voit donc sa responsabilité s’accroître : en plus de préserver la Nature, il doit désormais être garant de la Culture. Au-delà du « bon sens », il est donc amené à maîtriser le langage de « la gestion des connaissances » pour garantir la bonne lecture des objets. De plus, il doit accompagner l’utilisateur dans une expérience désirée et dans une prise de conscience des effets liés à l’usage.
La gestion des problèmes dûs à la complexité des objets ne doit pas être liée à leur simplification qui aurait un effet trop réducteur. La solution consisterait-elle en une maîtrise progressive de la complexité des objets ? Les ordinateurs pour personnes âgées en sont le parfait exemple. Leurs usages sont délibérément limités à quelques fonctions comme le traitement de texte, la consultation d’albums photos, l’envoi d’emails. L’utilisateur n’est pas incité à dépasser ce stade de connaissances ; pourquoi ne pas lui offrir la possibilité d’explorer progressivement les pleines possibilités de cet objet ?
Un usage libre et durable pourrait-il naître d’un objet « responsabilisé » qui s’adapterait et évoluerait avec les connaissances de son utilisateur vers un objet « responsabilisant » ? L’objet ne pourrait-il pas devenir « vivant » et pédagogique ? Pouvons-nous définir le « design responsable » comme étant celui qui amène l’Homme vers la connaissance et la sagesse ?

Notes :

107.
IRL signifie In Real Life, soit : « dans la vie réelle ».

108.
Selon le philosophe italien Luciano Floridi, l’infosphère est l’espace sémantique constitué de la totalité des documents, des agents et de leurs opérations. Floridi Luciano, Internet & Net Economy, éditions Ore Libri, 2002

109.
Le formaldéhyde est un Composé Organique Volatile.

110.
Un Organisme Génétiquement Modifié est un organisme vivant dont le patrimoine génétique a été modifié par l’Homme.

111.
L’affordance est la capacité d’un objet à suggérer sa propre utilisation.

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